INTERVIEW DE L’AMBASSADRICE DE L’ORDRE DE MALTE, MARIA EMERICA CORTESE
« Un pays meurtri, mais riche en projets d’espoir »
Par notre envoyé spécial à Beyrouth
Elle définit le Liban comme un « pays meurtri ». Par « la guerre, tout d’abord, qui dure depuis 1975 ». Et ensuite par la « crise économique ». Mais aussi un pays capable de témoigner que « la coexistence entre les confessions est possible », explique l’Ambassadeur de l’Ordre de Malte, Madame Maria Emerica Cortese. « C’est un message extraordinaire qui nous parvient de Léon XIV et de sa visite ici. Car dans une terre blessée mais riche en signes d’espoir, il dit: « Heureux les artisans de paix », comme il indique justement la divise de son voyage apostolique.
Elle se sent interpellée personnellement par les mots choisis par le Pape. En effet, les huit pointes de la croix de l’Ordre, l’une des plus anciennes institutions caritatives du monde, renvoient aux Béatitudes, parmi lesquelles celle indiquée par le Souverain Pontife. « Léon XIV – poursuit madame l’Ambassadeur – nous rappelle que nous avons besoin de gens de paix. Cela vaut pour le Liban, mais cela vaut pour tout le Moyen-Orient et le monde entier ».
Il y a un an, un cessez-le-feu sanctionnait la fin de la guerre d’Israël. Quel pays le Pape trouve-t-il ?
C’est un pays où s’ouvrent des perspectives. Après deux ans de vide, il a enfin un président de la République : il est très préparé et attentif. Et il y a un excellent gouvernement : il n’est pas sorti des urnes, mais il est du haut niveau. Certes, la situation, surtout dans la partie sud, à la frontière avec Israël, continue d’être problématique.
Le Sud est dévasté. Et les attaques se poursuivent
Il s’agit d’une zone principalement peuplée de musulman chiites, mais nombreux sont aussi les villages chrétiens, qui pour la première fois ont été bombardés et dans certains cas même détruits.
En tant qu’Ordre de Malte, nous avons été actifs avec nos unités mobiles pour fournir une assistance sanitaire à toute la population touchée : enfants, malades, personnes âgées, le femmes enceintes, ils nous ont vus à leurs côtés sous le bombardement. Pour gérer les opérations, nous avons été soutenus à la fois par l’armée libanaise et par la mission de la FINUL. C’est pourquoi nous sommes préoccupés par le retrait du sud du pays des troupes de l’ONU, qui constituent un facteur d’équilibre.
Le Liban est-il toujours sous l’emprise de puissances extérieurs ?
La géographie en fait une nation étroite entre des pays aux ambitions contradictoires, dans un contexte régional très instable. Même le choix du nouveau président a été partagé au sein des réunions internationales qui ont vu la présence de la France, de l’Arabie Saoudite, des États-Unis, de l’Égypte et du Qatar. Depuis 1975, c’est-à-dire depuis le début de la guerre civile, le Liban a connu des événements extrêmement difficiles et doit reconstruire son économie et consolider ses institutions.
Le pape s’est rendu hier au port de Beyrouth où, en 2020, une explosion avait fait 200 morts. Que reste-t-il après cinq ans ?
C’est un lieu symbolique de la déflagration sociale. Ce qui s’est passé au port s’est ajouté à l’effondrement du système économique et à la Covid. Tout cela a plongé le pays dans la pauvreté : 40 % de la population n’avait plus les moyens d’acheter les produits de première nécessité. Les difficultés économiques persistent, mais le problème est désormais politique, si la nouvelle classe dirigeante parvient à créer un climat de confiance qui persuadera le Fonds monétaire international et les pays occidentaux d’accorder des aides, le Liban pourra repartir.
Il y a ensuite la question des réfugiés.
On compte deux millions de Syriens et 850 000 Palestiniens dans un pays qui compte quatre millions d’habitants. Avec le nouveau cours d’al-Sharaa en Syrie, on peut s’attendre à une sorte de contre-exode, mais les retours à la maison sont encore rares. En tant qu’Ordre de Malte nous sommes engagés dans les camps de réfugiés avec l’unité médicale mobile pour soigner ceux qui vivent dans des conditions difficiles.
L’Ordre a un lien profond avec le Liban ?
Nous avons des relations diplomatiques depuis 1953. Et nous sommes présents avec l’une des plus grandes et actives associations de l’Ordre. Il y a soixante programmes actifs. Nous avons le deuxième pôle de soins de santé du pays et onze centres communautaires. Nous sommes une excellence dans les projets agro-humains qui sont à l’avant-garde au Moyen-Orient.
Et puis il y a le domaine social : de l’éducation des enfants à l’assistance aux personnes âgées. Ce sont des graines d’espoir et de paix. Parce que, par exemple, dans nos cliniques, on peut voir du personnel chiite et sunnite aux côtés du personnel chrétien, et tous portent fièrement l’uniforme avec la croix de l’Ordre de Malte.
Le Liban, notamment grâce à sa Constitution, reste-t-il un modèle de dialogue entre les religions ?
Dans le pays, on compte 18 communautés religieuses entre chrétiens, musulmans et juifs. Certains voudraient modifier la Constitution qui repose précisément sur la réciprocité entre les confessions religieuses. Ce serait une erreur. Même les guerres qui ont déchiré la nation ne sont pas nées de l’élément religieux, mais de facteurs externes. Pour le message de fraternité qu’il témoigne, les papes et le Saint-Siège ont toujours accordé une attention particulière au Liban. Léon XIV le réaffirme et en fait une « chaire » pour demander la paix, invitant les fidèles à se rencontrer. Car, comme l’enseigne l’histoire, l’Église peut vraiment rapprocher les parties adverses et parvenir à ce que la politique n’y parvient pas.
« Le Liban témoigne que la coexistence entre les religions est possible. Les guerres ?
Elles sont le résultat de facteurs externes ».
Giacomo Gambassi